Une jeune femme en hijab brun clair échange encore quelques mots avec son mari avant de franchir la porte. Accroché à l’entrée, un panneau de signalisation détourné annonce la règle : « Stationnement interdit aux hommes ». Ici commence l’accueil des femmes, un lieu d’accueil de jour ...
qui leur est réservé.
D’un geste assuré, elle retrouve la caisse en bois remplie de câbles où les téléphones se rechargent, comme sous perfusion. Ce n’est pas sa première visite. Qui est-elle ? À chaque nouvelle venue, nous posons les mêmes questions : D’où vient-elle ? Est-elle seule ? A-t-elle besoin d’un abri, de soins, de vêtements ? Veut-elle simplement prendre une douche ?
Nous ne sommes ni l’État, ni la police. Nous sommes le Secours Catholique. Tous portent un gilet frappé dans le dos du slogan « la révolution fraternelle ».
La barrière de la langue se pose immédiatement. Dans quelle langue pouvons-nous échanger ? La jeune femme dit parler un peu anglais. Le nôtre est souvent rudimentaire, façon « you Tarzan, me Jane », mais Jasmin, elle, se débrouille bien. Elle n’a pas appris à l’école, précise-t-elle, mais au fil des rencontres. Je la félicite. Elle sourit : elle est dentiste. J’imagine sans peine les heures passées à déchiffrer des articles scientifiques en anglais. Elle vient de Libye et cite sa ville natale, que je devrais sans doute reconnaître par les journaux… mais qui ne m’évoque rien. Que s’y est-il passé ?
Peu après, une autre femme entre, le visage doux encadré d’un hijab noir. C’est Leila, d’Irak. Je lui propose un café, qu’elle accepte. Elle dit quelque chose en arabe que je ne comprends pas, mais Jasmin traduit : elle est gênée de me voir la servir. Je reste interdite. Je hausse les épaules, m’excuse d’un sourire, et ouvre les bras pour une étreinte. Alors, les confidences se libèrent. Elle s’étonne que chacun ici soit si aimable. Dans son pays, dit-elle, on ne respecte pas les femmes. Jasmin raconte à son tour : arrêtée un jour sans raison, arrachée à son travail dans une clinique d’État par des milices dont on ignorait tout, sinon la brutalité.
Leila ajoute l’histoire d’une femme en Irak, enlevée et maltraitée sans motif. « Dans mon pays, je vis dans la peur permanente. Ici je dors sous une tente, mais je n’ai pas peur. Tout le monde est bienveillant, même la police. » Ces mots résonnent comme un baume.
Dans la cour, un couple est assis près de sa valise. Ils sourient en recevant le café que je leur tends. Ils sont Kurdes, d’Irak. Pas d’anglais, mais de l’allemand : ils ont vécu un an en Allemagne. Ils auraient tant voulu y rester, mais sans papiers, c’était impossible, alors que Syriens et Afghans en obtenaient. La déception de l’homme est palpable. Il avait trouvé du travail, dans un abattoir. Pour l’expliquer, il imite le bêlement d’un mouton et mime le geste de l’égorger. « Pourquoi eux et pas nous ? » demande-t-il. Puis, comme pour adoucir ses mots, il reprend ceux de Leila : « en Allemagne, en France, tout le monde est gentil ». Il me tape sur l’épaule, comme pour m’encourager à ne pas partager sa tristesse.
Une semaine plus tard, j’accompagne une adolescente dans une boutique solidaire. Elle porte de simples tongs, et cherche des chaussures, un manteau. Ce soir, sa famille tentera de traverser la Manche : la météo est favorable. (Micheline Peacock)
Sarah a 15 ans, elle aussi vient d’Irak. Elle a vécu en Turquie et en Allemagne. Elle parle anglais, mais aussi allemand, et un peu turc – qu’elle a presque oublié. Quand je lui demande quel pays elle a préféré, elle répond sans hésiter : le sien. L’Irak. Mais on ne peut pas y vivre. Elle raconte que sa mère siégeait au parlement. Jusqu’au jour où quelqu’un l’a avertie : rester signifiait la mort.
Ils ont fui. « Si nous étions restées, elle serait morte aujourd’hui », dit Sarah. Là-bas, personne n’ose sortir, même accompagné d’un frère. La terreur de Daech plane partout : des disparitions, des meurtres, des organes vendus, même ceux des enfants. Elle mime son ventre. J’en ai des frissons. C’est l’horreur à l’état pur.
De Daech, je ne sais pas grand-chose. De retour chez moi, je cherche. Les sources fiables confirment : depuis la chute du califat en 2019, l’organisation est affaiblie, mais loin d’être disparue. Et elle a bien été soupçonnée de trafic d’organes pour financer sa guerre.







































